Morris West, Les enfants du soleil

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Un soir, Peppino me proposa d’aller au cinéma. On donnait un bon film : Il Kentuckiano, dont la vedette était un célèbre acteur américain appelé « Bourt Lanhcaster ».

J’avoue en toute franchise que j’adore les « Westerns », et que je peux manger tout un sac de « pop-corn » avec autant de joie que n’importe quel gamin, pendant que, sur l’écran, les Indiens hurlent et les figurants à cheval roulent dans la poussière. Mais « Bourt Lanhcaster » avec des cheveux longs et l’accent italien, c’en était trop même pour mon goût juvénile. Je priai Peppino de me suggérer une autre distraction, une rivista, peut-être, ou même un spectacle de marionnettes.

Il me fit un signe de tête négatif. Ce film était exceptionnel. Quant à l’endroit où on le donnait, la Sala Roma, c’était un des lieux de rendez-vous des gamins des rues et de ceux avec lesquels ils faisaient des affaires. Je voulais les étudier, n’est-ce pas ? Je voulais voir ce que Naples faisait d’eux, et comment ils se comportaient après avoir quitté la maison paternelle pour aller grossir les rangs des scugnizzi ? Ebbene ! Il me fallait donc aller à la Sala Roma. D’ailleurs, un des garçons qui s’y rendait régulièrement était un ami à lui : il me raconterait son histoire.

Nous gagnâmes la Sala Roma.

C’était, comme la plupart des cinémas napolitains, un endroit assez minable, avec un foyer mal éclairé et des affiches aux couleurs éclatantes. Il y avait là « Bourt Lanhcaster », vêtu de peau de daim, perruque en tête, fusil en bandoulière, un sourire farouche sur les lèvres. Mon cœur se serra. Peppino, riant de ma déconfiture, alla prendre les billets. Je restai devant la porte, observant les spectateurs qui entraient lentement, ainsi que les petits groupes d’adolescents et de gamins tout le long du trottoir.

(…)

Il me fallut donc avaler « Bourt Lanhcaster ». Le film était insipide, et le dialogue en italien le rendait encore plus ennuyeux. La fumée des cigarettes emplissait la salle poussiéreuse. À côté de moi, un gros homme ronflait convulsivement, et lançait de temps à autre un rot parfumé à l’ail. Devant moi un adolescent aux cheveux pommadés pelotait une fille large comme une façade. Peppino se délectait du mauvais mélodrame qui se déroulait sur l’écran.

Quand nous sortîmes, les petits groupes s’étaient dispersés, et un vent froid entraînait les papiers le long du trottoir poussiéreux.


Morris West, Les enfants du soleil
Traduit de l’anglais par Jacques Papy
Union générale d’édition, 1964

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