Steve Tesich, Karoo (3)

karoo

Dimanche soir.

J’ai débranché le téléphone pour ne pas interrompu pendant le visionnage du film. J’ai pris un cendrier propre et un paquet de cigarettes que j’ai placés sur la petite table, à côté du canapé. Puis j’ai inséré la vidéocassette dans mon magnétoscope.

Pas de générique. Pas de musique. Ni même rien qui me dise comment s’intitulait le film. Le film commençait, tout simplement.

Un homme d’environ trente-cinq ans conduit une voiture. Il roule lentement, les deux mains posées sur le volant. Le décor est une rue étroite, résidentielle, bordée de maisons, de pelouses et d’arbres. À en juger par les arbres, on dirait une petite ville du Middle West. À en juger par la lumière, c’est tôt le matin.

Il s’arrête à un stop et reste là un peu trop longtemps. Gros plan sur son visage, il semble penser à des choses auxquelles il sait qu’il ne devrait pas penser.

Le rythme du film s’installe, contrôlé et délibéré, mais tout aussi hypnotique et naturel que le courant d’une rivière. C’est l’histoire d’une relation amoureuse entre un homme et une femme, tous les deux mariés à quelqu’un d’autre.

Environ quinze minutes plus tard, le décor change pour la première fois, nous passons à un restaurant local.

Nos amants à venir, qui ne sont pas encore amants, entrent pour prendre un café. Ils semblent très désireux de montrer aux autres comme à eux-mêmes qu’en se rendant ensemble dans un lieu public ils n’ont rien à cacher.

Ils s’assoient dans un box libre.

La serveuse, jouée par une actrice que je n’ai jamais vue, regarde de loin. Il n’y a rien de particulièrement séduisant ni même de particulier chez elle, sinon la blancheur inhabituelle de son visage. Le visage en soi est aussi ordinaire que le décor de ce restaurant. Elle les regarde. Elle les aime bien tous les deux. Elle va vers leur box pour prendre leur commande.

« Salut ! dit-elle. Comment ça va vous deux ? »

Sans même attendre une réponse, elle poursuit d’un ton faussement sophistiqué.

« Vous voulez que je vous indique nos plats du jour ? »

Elle connaissait le couple. Ils la connaissaient. C’était le genre de ville où presque tout le monde connaissait tout le monde et où personne n’ignorait qu’il n’y avait pas de plats du jour dans ce restaurant.

Ayant dit sa réplique, comme si elle se trouvait drôle, la serveuse se mit à rire.

Tout s’arrêta. La vidéocassette continua d’avancer, la scène du restaurant se poursuivit, mais j’étais aveugle et sourd à tout cela, déstabilisé et désorienté par ce rire que je venais d’entendre.

Je connaissais cette femme. Je ne l’avais jamais vue, mais je la connaissais. Je ne savais pas son nom et elle ne savait pas le mien, mais je la connaissais.


Steve Tesich, Karoo
traduction Anne Wicke,
Monsieur Toussaint Louverture, 2012

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