Steve Tesich, Karoo (2)

karoo

J’interromps un instant ma lecture et regarde le scénario que je suis censé réécrire. C’est presque devenu une situation historique. J’ai la panne du réparateur de scénarios. Cela ne m’est encore jamais arrivé, mais c’est ce scénario-là qui en est la cause.

Le problème avec ce scénario que je suis censé réécrire, c’est que je l’ai déjà réécrit. C’était il y a trois ans. Il avait alors un autre titre, et c’était pour un autre studio. À ce moment-là, le problème de ce scénario était qu’il n’avait pas d’intrigue. Il avait une flopée de personnages, aussi nombreux qu’une promotion de lycée, mais pas d’histoire. Je me suis donc débarrassé de toutes sortes de gens et j’ai construit une ligne narrative. Le scénario a par la suite été réécrit par plusieurs écrivains. Il est maintenant de retour sur mon bureau avec une nouvelle liste de problèmes. Ce n’est plus qu’une intrigue sans personnages. Au fil des années, l’intrigue s’est non seulement épaissie, mais elle s’est engluée comme un oiseau pris dans une mare de pétrole. Notre héros, ses amis, ses ennemis, l’objet de son amour sont tous figés, il est impossible de les distinguer les uns des autres. Mon boulot consiste à arranger ça, à donner à notre héros et à l’objet de son amour un certain sens de l’humour.

Je réfléchis à la possibilité, tout en regardant ce scénario de cent dix-huit pages posé sur mon bureau, que, dans un futur proche, la réécriture d’un scénario pourra peut-être remplir une existence de travail pour toute une équipe d’écrivains comme moi, un peu comme la construction d’une seule cathédrale gothique a pu le faire pour des générations d’artisans au Moyen Âge.


Steve Tesich, Karoo
traduction Anne Wicke,
Monsieur Toussaint Louverture, 2012

Comments are closed.